
« Chartreux à la maison, apôtres à la campagne » : cette expression – qui ne se trouve pas en ces termes dans les écrits de saint Vincent – exprime néanmoins le concept qui définissait le style de vie des missionnaires : « Cette solitude nous fait aspirer au travail de la campagne, et ce travail à la solitude » (L 82, à François du Coudray, 12 septembre 1631). Le chapitre IX des RC délimite les relations que les missionnaires doivent entretenir avec les externes, à partir de l’exemple de Jésus-Christ (n. 1) : des relations qui, par obéissance ou par nécessité, sont l’occasion de rendre témoignage à la parole du Seigneur : « Vous êtes la lumière du monde » (n. 2). Cela dit, en guise de principe, Vincent passe dans les numéros suivants à donner des exemples, et il le fait toujours dans le sillage de l’Écriture sainte ou de la vertu de prudence : des choses qui conviennent au bon ordre communautaire. Il est indéniable que certaines normes doivent être contextualisées ; et si elles nous paraissent datées, elles avaient pourtant une valeur qui jaillissait de la pratique de plus de trente ans de vie communautaire avant d’être codifiées. Il vaut la peine d’en saisir la raison, qui est toujours, en tout cas, d’ordre spirituel. Par exemple : ne pas s’immiscer dans les procès, ne pas accepter de legs testamentaires, ne pas traiter d’affaires commerciales ni matrimoniales (et pas même d’« affaires, fussent-elles pieuses ») a une motivation biblique : « Nul, quand il sert Dieu, ne s’embarrasse des affaires du monde » (2 Tm 2,4) (nn. 3 et 4). La norme de ne pas s’entretenir à la maison avec des personnes externes, de ne pas les inviter à table – sans le consentement du supérieur – ni de leur confier des charges ou des commissions, doit être lue dans la perspective susdite : à la maison, rien ne doit distraire de la solitude, de la « chartreusité » (nn. 5, 6, 7). Les Constitutions actuelles – tout en offrant une perspective plus large de la vie communautaire – ont conservé un écho de cette norme, puisqu’au n° 24, 4° on lit : « …Sauf les exigences de l’apostolat, nous réserverons une partie de la maison pour protéger l’intimité de la communauté ». Les Statuts actuels, eux aussi, donnent un souffle apostolique plus en accord avec notre temps, là où en S 15, §2 il est écrit : « Nous accueillerons à cœur ouvert dans nos maisons des confrères, des prêtres et d’autres hôtes ». Et en S 15, §4 : « Nous étendrons volontiers nos relations fraternelles à tous ceux qui partagent avec nous la vie et le travail ». Les nn. 8, 9 et 10 des RC méritent une considération à part. Le premier, le n. 8, traite de la possibilité de laisser consulter les RC par des externes, sauf permission du supérieur général, c’est-à-dire de lui, Vincent ; ou du Visiteur ou du Supérieur local, à l’occasion des retraites, à ceux qui « doivent être admis dans la communauté ». Cette disposition, en vérité, met en évidence un combat intérieur que Vincent vécut au sujet de ce qu’on appelle le recrutement. On sait en effet que, pendant presque toute sa vie, il ne voulut pas que l’on fasse de propagande pour la Compagnie : il était fermement convaincu que c’était l’affaire de la Providence d’envoyer de nouveaux missionnaires. Mais dans ses dernières années, il semble avoir changé d’avis : « Je prie la divine bonté d’agréer la prière que vous faites pour la propagation de la Compagnie… À force de penser à la recommandation que nous fait l’Évangile de demander à Dieu qu’il envoie des ouvriers à sa moisson, je me suis convaincu de l’importance et de l’utilité de cette dévotion » (LC 1956, à Étienne Blatiron, 12 nov. 1655). Les Statuts actuels consacrent à la pastorale des vocations les nn. 36-39, qui commencent ainsi : « La pastorale des vocations exige de notre part la prière assidue et le témoignage sincère… ». Quant au n. 9 des RC, alors qu’il demande la discrétion (« personne ne rapportera imprudemment ou inutilement à des personnes externes… »), lorsqu’il s’agit de questions politiques « il n’est pas permis d’en converser, même entre nous ». Vincent, en la matière, est indubitablement tranchant : il est résolument monarchiste ; il n’imagine pas – comme la plupart des gens de son temps – un ordre politique différent ; il sait par expérience directe qu’à la cour on peut être aussi bien bon chrétien que filou ; il ne se demande pas si une guerre est juste ou non, sinon pour en implorer la fin, pendant les troubles de la Fronde. Il sait – de toute évidence – que la politique divise : d’abord les opinions, ensuite les cœurs. La petite Compagnie n’a pas besoin de divisions. Voilà pourquoi il ne veut pas qu’on s’en mêle : « Il n’est pas convenable que nous nous mêlions des affaires du siècle, quelque rapport qu’elles aient avec les choses spirituelles » (LC 701, à Guillaume Gallais, 13 févr. 1644). Enfin, le n. 10, pour couronner ce qui a été dit, demande de ne parler avec les externes que de choses spirituelles, « avec dignité, retenue et modestie ». Les derniers numéros du chapitre – du 11 au 16 – traitent de deux sujets qui paraissent quelque peu datés : les sorties et le fait de prendre des repas. Non qu’ils ne soient pas nécessaires, mais parce que, dans leurs modalités, ils se ressentent de la culture de l’époque, liée peut-être excessivement à la figure des supérieurs (qui sont mis en avant pas moins de huit fois dans tout le chapitre) : ceux-ci doivent désigner le compagnon ; ils doivent savoir où l’on se rend et pourquoi ; ils doivent autoriser à sortir par la porte si ce n’est pas la porte habituelle ; il faudra apposer un signe d’absence ou avertir le portier… Et l’on ne pourra pas prendre de repas hors de la maison, sauf en voyage. Pour provoquer un peu : la minutie de ces règles ne ferait-elle pas contraste avec la « liberté » excessive avec laquelle on se déplace parfois aujourd’hui à l’intérieur de nos communautés, au point que l’on se demande : Où est untel ? Quand rentre-t-il ? Bof, personne ne le sait!
P. Burdese Giovanni C.M.
(Provincia Italiana de la C.M.)