La maison de Saint Lazare est un symbole fort. Au départ, elle avait été créée pour accueillir les pauperes leprosos, les pauvres lépreux que personne ne voulait regarder ni toucher. Avec l’arrivée de Vincent, quelque chose de nouveau se produit : Saint-Lazare devient également la maison des missionnaires qui se consacrent à une autre « lèpre », celle de l’âme : l’ignorance religieuse, le manque de pasteurs, une foi abandonnée.
Il ne s’agit pas de détourner l’attention, mais d’élargir le regard :
Aujourd’hui, la question qui se pose à nous est la suivante : quelles sont les « lèbres » qui isolent les personnes ?
Les maladies stigmatisées, les dépendances, les troubles psychiques, le VIH, certains handicaps qui font encore peur. Le regard vincentien ne fait pas de choix : ni seulement des aides matérielles, ni seulement des paroles spirituelles, mais une prise en charge intégrale de la personne.
Un autre lieu clé est Quinze-Vingts, l’hospice des aveugles pauvres fondé par saint Louis, où Vincent envoie Louise de Marillac pour rencontrer les responsables de la Charité.
Ici, la pauvreté n’est pas « générique » : elle est faite de personnes qui ne voient pas, qui n’ont pas de revenus, qui n’ont souvent pas de famille.
Aujourd’hui, les « cécités » sont nombreuses :
La méthode de Vincent est étonnamment actuelle :
ne pas se contenter d’aides ponctuelles, mais entrer dans les structures, parler à ceux qui décident, créer des réseaux, mettre de l’ordre et de la transparence pour que personne ne soit laissé pour compte.
Dans ses lettres, on est frappé par la tendresse concrète avec laquelle saint Vincent parle d’une « pauvre jeune fille, très malade et inapte à la charité » ou de « pauvres femmes » à accompagner spirituellement. Ce ne sont pas des catégories abstraites : ce sont des visages, des histoires, des questions très concrètes.
Vincent se demande :
On entrevoit ici nos périphéries féminines :
La réponse vincentienne n’est pas un slogan, mais un équilibre délicat entre :
Le regard porté sur les forçats et les prisonniers est encore plus prophétique. Vincent voit dans les galériens et les prisonniers des pauvres à part entière : pauvres en liberté, en relations, en espoir. Il va jusqu’à dire que la charité envers eux est d’un « mérite incomparable » et envoie des prêtres pour les assister de manière stable, avec la Parole et les sacrements, et pas seulement avec une aide matérielle.
Aujourd’hui, cela nous parle de :
La question reste d’actualité : qui prend soin de ces « périphéries fermées », où l’on ne voit pas et où l’on ne veut pas voir ?
Au sein de cette mosaïque, il y a un fil conducteur qui relie tout : la conviction que Dieu suscite « des âmes bonnes et saintes pour venir en aide aux pauvres ».
Les structures, les lois, les normes (qui sont importantes !) ne suffisent pas : il faut des personnes touchées au plus profond d’elles-mêmes, qui ressentent l’appel à partager leur temps, leurs compétences, leur vie.
C’est pourquoi Vincent :
Aujourd’hui, cela prend le visage de :
C’est le visage pluriel de la Famille Vincentienne et de nombreux hommes et femmes de bonne volonté.
Un dernier point décisif concerne le rapport aux biens. Dans les documents sur Saint Lazare et sur les hôpitaux, il est question de revenus, de fondations, de rentes. Vincent insiste : tout cela n’a de sens que si cela est orienté vers les plus pauvres, dans leur corps et dans leur âme.
Même les indulgences et les grâces spirituelles demandées au Pape pour les missions et les œuvres de charité sont destinées aux « pauvres ».
Aujourd’hui, cela nous concerne également :
La question est dérangeante mais nécessaire : tout est-il vraiment pensé « à partir des derniers » ?
En lisant ces pages, on comprend que, pour saint Vincent, les pauvres ne sont pas seulement les destinataires de la charité, mais le critère de réforme de l’Église et le test décisif de l’Évangile vécu.
Actualiser saint Vincent signifie nous laisser toucher par ces visages et nous poser des questions personnelles :
La réponse sera différente pour chacun, mais pour ceux qui vivent le charisme vincentien – et pour tous ceux qui prennent l’Évangile au sérieux – elle passera toujours par là :
se mettre du côté des rejetés, avec intelligence, tendresse et concret, en reconnaissant en eux le visage du Christ pauvre qui continue à demander d’être aimé dans la chair et dans l’histoire d’aujourd’hui.